Au cours des dernières décennies, l’essor d’Internet puis des ordinateurs personnels a bouleversé bon nombre de nos habitudes et fait évoluer notre façon de communiquer. Plus sollicités qu’ils ne l’ont jamais été par la lecture, nos yeux sont désormais chaque jour exposés à des centaines voire des milliers de messages (textos, courriels, infolettres, articles, publicités…).

Comme nous l’avons présenté dans un précédent article, la typographie joue depuis plusieurs siècles un rôle aussi discret qu’essentiel pour délivrer les messages écrits, et a donc été également touchée par le phénomène. Cet avènement du numérique a en effet offert aux typographes un tout nouveau champ d’expression, les amenant à inventer de nouvelles techniques et à intégrer la technologie à leur pratique artistique.

Nous allons vous présenter dans cet article quelques unes des spécificités typographiques à l’ère du numérique, et particulièrement la manière dont cela s’est traduit pour l’industrie du livre. Loin de renier ses principes fondamentaux, vous allez voir comment la discipline a su s’adapter pour remplir sa mission de toujours avec élégance et efficacité.

Les livres numériques

Définition et historique

Le livre électronique, aussi appelé livre numérique, livrel ou même ebook en anglais, est un « livre disponible en version numérique, sous forme de fichier, qui peut être téléchargé, stocké et lu sur tout appareil électronique qui en permet l’affichage et la lecture sur écran. » (Source : Office québécois de la langue française)

Le contenu du livre électronique, de par sa nature, est personnalisable. La plupart des livres numériques sont formatés en EPUB, le format le plus répandu de l’industrie. La mise en page d’un livre EPUB peut être modifiée par le lecteur selon ses préférences : taille des caractères, taille des marges, justification du texte, et même couleur de fond. C’est l’un des plus grands avantages du numérique : les livres peuvent prendre la forme dont le lecteur a besoin.

Le EPUB, de electronic publication en anglais, est le format de livres numériques le plus répandu sur le marché. Proposé par l’International Digital Publishing Forum, il est toujours un standard dans l’industrie du livre numérique.

Aux débuts des années 2000, alors que certaines compagnies proposaient au public les premiers logiciels de lecture (Mobipocket, Adobe) et que les premières gammes de liseuses grand public étaient lancées (Bookeen avec Cybook, Sony avec LIBRIe, et plus tard Amazon avec Kindle), nombreux furent ceux à annoncer la fin imminente du livre physique au profit de cette nouvelle technologie. La réalité des faits a montré depuis que l’expérience de la lecture est pour de très nombreux lecteurs intimement liée au contact avec le papier, et que l’écran ne remplacera pas ce lien unique. Le marché du livre numérique représente aujourd’hui environ 10-15% du marché du livre papier, et cette proportion est restée stable depuis déjà plusieurs années (Source : TonerBuzz).

Source : EbookFriendly
Pour les typographes, créer un livre numérique n’en représente pas moins un défi singulier : il s’agit de rendre le texte aussi agréable à lire à l’écran qu’il l’est sur une feuille de papier, tout en offrant la possibilité de s’adapter à différentes tailles et types d’écrans. La mise en page d’un livre numérique ne peut donc nécessairement pas être réalisée de la même manière qu’un livre imprimé. Ils ont pour cela plusieurs techniques à leur disposition.

Le choix de la police

Le choix de la police de caractère est un paramètre incontournable lorsque l’on aborde la question de la mise en page d’un livre. Certaines polices conviennent mieux que d’autres au support digital et il en existe même qui ont été créées spécialement pour les livres numériques :

Les polices avec serif (ou « avec empattement ») sont traditionnellement destinées au livre papier car elles sont historiquement les plus anciennes, et celles qui autrefois se rapprochaient le plus de l’écriture cursive.

ex: Baskerville, Book Antiqua, Garamond, Palatino, Times

– À l’inverse, avec les polices sans serif (ou « sans empattement ») les caractères sont clairement délimités et séparés les uns des autres, ce qui facilite leur identification sur un support fait de pixels. Ce type de polices est donc souvent privilégié par les graphistes lors de la création des livres numériques.

ex : Arial, Georgia, Helvetica, Lucida, Tahoma, Verdana

Apprend-on mieux avec une police d’écriture lisible ?

Quel que soit le support, la mission essentielle de la typographie est de rendre la lecture fluide et de faciliter l’acheminement des messages. Intuitivement, on pourrait donc penser que cela contribue forcément à ce que le message soit ensuite bien retenu par ceux qui le lisent. Mais est-ce réellement le cas ?

Une expérimentation en sciences cognitives menée en 2010 par des psychologues des universités de Princeton et de l’Indiana auprès de plusieurs centaines de personnes (notamment un groupe de 222 élèves de l’Ohio) a montré deux choses étonnantes sur ce sujet :

1. Ni la taille des caractères ni la mise en forme gras ne semblent influer sur notre capacité à bien retenir les messages ;

2. Un message est mieux retenu non seulement lorsque la police n’est pas familière à un individu, mais encore plus lorsque cette dernière est un peu difficile à déchiffrer.
La fluidité de la lecture peut donc, selon cette étude, être trompeuse pour le cerveau, et créer un sentiment de confiance qui ne facilite pas le travail de sauvegarde des informations dans notre mémoire. À l’inverse, une police inhabituelle nous oblige à penser plus profondément à ce que nous lisons, et nous force à être plus attentif.
Les résultats de cette expérience sont évidemment à nuancer dans la mesure où des manuels scolaires entiers rédigés dans une police extravagante finirait sans doute par fatiguer et décourager les étudiants les plus studieux, mais il semblerait tout de même que l’expression « c’est en souffrant que l’on apprend » contienne un fond de vérité.

L’optimisation de rendu

L’optimisation de rendu, aussi appelée hinting, permet d’ajuster le rendu des contours vectoriels des caractères au moment de la rastérisation, c’est-à-dire lorsqu’une image vectorielle* est convertie en une image matricielle**. Une police avec du hinting aura une définition plus claire au contour des lettres et permettra une meilleure lisibilité sur un écran.

*Image vectorielle : image numérique qui peut être agrandie ou rétrécie à l’infini sans jamais perdre de sa qualité. Les images vectorielles sont créées à partir de formules mathématiques et sont essentiellement constituées de formes géométriques qui peuvent être étirées ou courbées à souhait.

**Image matricielle : « objet » numérique constitué de pixels, c’est-à-dire de tout petits carrés de couleur composés d’un mélange de lumière rouge, verte et bleue (également connus sous le nom de sous-pixels). Ces pixels forment une grille statique.

(Source : 99 Designs)

Ce procédé peut être combiné à l’anticrénelage, aussi appelé lissage des obliques ou anti-aliasing en anglais, pour produire des niveaux de gris ou de sous-pixels. Ces procédés permettent aux lettres qui s’affichent sur l’écran d’avoir des contours plus “doux” comme le sont ceux des lettres d’un texte imprimé sur du papier.

Source : Free Type

La hauteur d’x

Une autre caractéristique à considérer est la hauteur d’x d’une police de caractère. Également appelée « taille du corps » ou « hauteur d’oeil du caractère », la hauteur d’x est l’une des dimensions les plus importantes d’une police. Elle définit la hauteur des lettres minuscules sans ascendants par rapport à la hauteur des majuscules.

Hauteur d’x : distance entre la ligne de base et la ligne moyenne des lettres minuscules dans une police de caractères.

Typiquement, il s’agit de la hauteur de la lettre x dans la police (d’où le terme), ainsi que des lettres v, w et z. Les lettres courbes telles que a, c, e, m, n, o, r, s et u ont tendance à déborder légèrement de la hauteur x (voir ci-dessous), en raison d’un dépassement sans lequel notre oeil percevrait ces lettres comme étant plus petites que le x. Le point du i dépasse également la hauteur x.

Police : Times New Roman
Il faut bien sûr garder en tête que même si vous pensez avoir choisi la police « parfaite », les liseuses Kindle permettent de toute façon à l’utilisateur de changer la police du livre. C’est pourquoi il est recommandé de choisir une police simple et standard comme le Georgia qui a été spécialement conçue pour être lisible même sur des écrans de basse résolution. Le Lucida sans unicode, l’Helvetica, l’Arial, le Trebuchet ou le Verdana conviennent aussi.
Source : Wikipedia

Les sites web

Les livres ne sont pas les seuls objets graphiques qui ont demandé aux typographes de retourner à leurs études au cours des dernières décennies ; l’avènement du numérique a en effet également marqué l’apparition d’un nouveau médium et support écrit : les sites internet.

Source : GraphicMama

Les trois défis de la typographie sur Internet

Contrairement aux livres numériques, les sites internets offrent aux utilisateurs un choix d’options personnalisables relativement limité. En dehors du niveau de zoom appliqué sur le navigateur ou du « mode sombre » que certains sites proposent, les autres paramètres (marges, interlignes, proportions, couleurs…) ne peuvent en général pas être facilement modifiés par le lecteur.

La taille de l’écran : alors que les livres numériques sont en général lus sur des liseuses dont les dimensions varient peu d’une marque à une autre, les sites web quant à eux peuvent être consultés sur des dizaines (voire des centaines) de tailles d’écran différentes, allant des téléphones intelligents aux écrans d’ordinateur en passant par les tablettes. Cela nécessite que la mise en page soit réactive (responsive en anglais), c’est-à-dire qu’elle puisse instantanément s’adapter à la taille d’écran sur laquelle elle est affichée.

La définition de l’écran : il s’agit du nombre de points (appelés pixels) qu’un écran peut afficher. Plus la densité de ces pixels est élevée, plus l’écran pourra afficher des éléments (images, textes) avec précision et permettra de subtiles nuances. Les typographes doivent donc s’assurer que leur travail permettra un confort de lecture aussi bien sur un écran dernière génération que sur un moniteur plus ancien.

La calibration de l’écran : une des grandes différences entre les sites web et les livres numériques réside dans l’utilisation de la couleur. Tandis que la grande majorité des livres numériques lus à travers le monde sont en noir et blanc, la quasi totalité des sites internet respectent des chartes graphiques aux couleurs et aux effets de style variés. Or tous les écrans n’affichent pas les couleurs exactement de la même manière à travers le temps. Si votre métier (photographe, designer, artiste) ou votre préférence personnelle font que vous êtes sensible à cet aspect, il est vivement recommandé de calibrer régulièrement votre écran.

Source : X-rite

À découvrir dans notre article « La typographie et son importance dans le monde du livre » : le typographe de renom Dwight Smith nous raconte un exemple de composition typographique auquel il a contribué dans les années 1990, alors que la technologie Open Type n’avait pas encore été inventée.

Quelques conseils pratiques

La typographie est une discipline extrêmement riche, comprenant des centaines de règles qui ne peuvent être résumées dans un simple article de blogue, mais voici tout de même quelques conseils typographiques de base qui contribueront à améliorer l’expérience utilisateur de votre site web :

Les polices avec des lettres distinctes et un bas contraste sont recommandées. Certaines polices de caractères, comme celles de Google, sont faites pour être utilisées sur des sites web ;

Assurez-vous que les espaces entre les lignes (interlignes) permettent à vos visiteurs de lire agréablement les textes : un interligne compris entre 1,15 et 1,75 est à privilégier ;

Trouvez un style et gardez-le : essayez de n’utiliser qu’une seule police de caractères (et seulement 2-3 fontes)* pour garder un style cohérent et améliorer la lisibilité. Essayez aussi de ne pas utiliser trop de tailles différentes. Par exemple, une taille pour les textes de corps, une taille pour les sous-titres et une taille pour les titres suffit ;

Assurez-vous d’avoir un bon contraste entre les couleurs de fonds et les couleurs du texte. Éviter d’utiliser trop de couleur pour les textes, à moins que ce soit pour des titres. Évitez aussi d’utiliser des couleurs de fonds qui réduisent le contraste du texte et ajustez votre site pour les utilisateurs qui utilisent le Mode nuit ou Mode sombre ;
Favorisez les phrases courtes et les petits paragraphes pour permettre aux lecteurs de survoler les sections du site et de trouver plus facilement les informations qui les intéressent ;
Faites attention à la longueur des lignes : les lignes trop longues demandent au lecteur davantage de concentration et affectent négativement l’expérience utilisateur.

*Police de caractères vs fonte : quelle est la différence ?

Une police de caractères désigne un ensemble de glyphes d’une même famille et du même style, qui forme l’alphabet complet et cohérent d’un langage, tout corps et graisses confondus. En comparaison, une fonte est un ensemble de caractères d’une seule police qui correspond aux mêmes caractéristiques de corps, graisses et d’italique.

Pour simplifier, on peut dire que la fonte est une petite partie de la police de caractères.

Petite histoire de l’arobase

Aujourd’hui largement répandu et étroitement relié à la notion d’Internet, le symbole @ serait pourtant apparu bien avant la fin du XXème siècle. Il a servi différents usages à travers le temps, et dans diverses langues, preuve que la typographie est une discipline qui a toujours su vivre avec son époque :

  • À partir d’une époque comprise entre le VIème et le XIIème siècle, dans certains manuscrits en latin, il apparaissait comme une abréviation du mot ad (signifiant chez/vers/à) par laquelle le d s’enroulait autour du a.
  • Il fut ensuite conservé dans le latin de chancellerie et utilisé notamment au XVIIème siècle sur les courriers diplomatiques envoyés à travers l’Europe, pour indiquer dans quelle ville se trouvait la personne à qui une missive était destinée.
  • Au XIXème siècle, aux États-Unis, il était utilisé par les commerçants pour indiquer les prix unitaires des produits sur les étals. Cet usage persiste d’ailleurs encore aujourd’hui dans le monde anglo-saxon.
  • On retrouve le symbole en espagnol également : il était utilisé jusqu’en 1859 comme une unité de mesure du poids équivalente à environ 11,5 kg. Sa forme proche à la fois du a (noms espagnols féminins) et du o (noms espagnols masculins) l’amène de nos jours parfois à être employé par ceux souhaitant appliquer le principe de l’écriture inclusive.
  • Les portugais s’en servent également encore aujourd’hui pour désigner les volumes de vin, le @ est équivalent au contenu d’une amphore, dont il serait l’abréviation.
  • En 1971, l’ingénieur américain Ray Tomlinson choisit sur le clavier le @ pour séparer le nom du destinataire de celui de la machine hébergeant son adresse car le symbole ne peut à priori apparaître dans aucun nom propre ni commun. Il envoie ce jour-là le tout premier courriel de l’Histoire.
Source : Wikipedia

Conclusion

Comme elle le faisait déjà depuis plusieurs siècles pour les supports imprimés, la typographie a été amenée, ces dernières décennies, à remplir sa mission essentielle dans le « nouveau monde » du numérique : rendre la lecture des messages plus facile, véhiculer un certain sens de l’esthétique, et offrir aux créateurs de contenu la même cohérence graphique que celle que l’on peut retrouver à travers une collection de titres d’une maison d’édition.

Les supports digitaux rendent pourtant cette tâche ardue, tant les formats, définitions et calibrations peuvent varier d’un appareil à un autre. Mais, comme ils l’ont toujours fait, les typographes ont su redoubler d’inventivité pour mettre la technique au service des lecteurs et des internautes. Les innovations technologiques régulières leur demandent cependant une attention constante et une mise à jour régulière de leurs outils de composition.
Louis de Bernis

Louis de Bernis est coordinateur marketing de Rapido Livres depuis 2017, il contribue à la publication de différentes ressources : les articles du blogue, le lexique de l'imprimeur, les tutoriels vidéos...