Par Simon Dulac,
Président de Rapido Livres

Les événements de l’année 2020 ont généré leur lot de grandes remises en question. Lors des éditions 2021 et 2022 du salon du livre de Montréal, les discussions allaient bon train quant à la nécessité d’inventer un nouveau modèle d’affaires, à la fois plus frugal et plus réactif, donc plus proche de la demande. Mais en 2023, nous avons entendu s’exprimer un point de vue assez différent, avec un constat quelque peu désabusé sur la réduction des tirages : « Ca ne fonctionne pas bien ! On n’y arrive pas et ce n’est, de toutes façons, pas assez rentable ! » Fin de l’histoire ? Sûrement pas.

Le grand retour des imprimeurs asiatiques, avec une baisse significative des prix, a relancé le modèle de la surproduction, bien que les stocks de livres soient toujours à des niveaux trop élevés. Les mauvaises habitudes ont décidément la vie dure.
Ce que nous avons bien compris depuis dix ans que Rapido existe, c’est que la question de la réduction des tirages ne se résoudra pas facilement : d’une part parce qu’elle est enracinée dans l’ADN du modèle économique de l’édition et d’autre part parce qu’elle est plus complexe qu’il n’y paraît.

1. La question fondamentale des flux

Rapido a été créé dans un but bien précis : réduire le gaspillage des livres par une meilleure gestion des flux. Depuis, c’est un euphémisme, notre modèle de courts tirages a fait école. Nos confrères se sont inspirés de nos idées et c’est tant mieux ! Cela démontre que nous avions raison.
Au point où nous en sommes aujourd’hui, nous avons toutefois acquis la certitude que sans une réforme en profondeur de toute la chaîne de distribution, l’amélioration restera marginale.

A une époque où l’intelligence artificielle s’immisce dans un nombre croissant de modèles d’affaires, notre secteur d’activité aurait intérêt à remettre en question l’ensemble de ses standards et à tourner le dos aux références de l’époque bénie de la croissance à deux chiffres. Nous pensons qu’à moyen terme la sobriété va faire son grand retour dans nos vies et dans nos entreprises.

La production à la demande demeure la seule réponse sérieuse pour ne plus produire que des livres utiles.

Par Simon Dulac,
Président de Rapido Livres

Continuer à se reposer sur la bonne vieille loi de l’offre et de la demande, ce ne sera pas suffisant pour surmonter les difficultés qui s’annoncent :

  • Les ressources qui vont devenir plus chères ;
  • La main d’œuvre plus rare ;
  • Et le nombre des producteurs qui va continuer à se réduire sous l’effet mécanique de la concurrence et des rachats.

2. Les grandes remises en question sont en cours

Autour de nous le monde bouge. Les grands équilibres géopolitiques sont en train de basculer. Les règles du jeu changent et il faudrait que nous en prenions la mesure. Nous avançons vers un monde plus complexe pour lequel nous ne nous sommes pas encore préparés.

Le COVID-19 nous a montré à quel point la mondialisation nous avait affaiblis. Que ce soit pour les masques, les matières premières ou l’approvisionnement de produits manufacturés, nous avons reçu la preuve que la désindustrialisation nous plaçait dans une position de dépendance. Ne nous racontons plus d’histoires et analysons ce qui s’est passé : lorsque les fournisseurs étrangers ont fait face en 2020 à un surcroît de commandes, ils ont donné la priorité à leur marché domestique, puis aux plus offrants. Cela se reproduira dès que la demande augmentera de nouveau.

Ce risque est la conséquence de notre dangereuse désindustrialisation et il n’a fait qu’augmenter ces dernières années sans qu’aucun plan stratégique sérieux n’y apporte de réponse. Nous nous reposons encore trop sur les pouvoirs insoupçonnables de la « main invisible » du marché, alors que cette vision n’est tout simplement plus adaptée aux enjeux d’un monde dans lequel la compétition nous est de moins en moins favorable.

La réindustrialisation de notre pays est devenue une question vitale. Ce ne sera pas simple dans une société qui n’aime plus les usines, qui vieillit et qui est déjà très endettée. Mais notre indépendance économique et notre mode de vie en dépendent.

Les restructurations dans la production de papier

Autre sujet en rapport avec les tensions à venir : il ne se passe quasiment plus un mois sans qu’un acteur majeur de l’industrie papetière n’annonce la fermeture d’une usine, ou bien la reconversion d’une ligne de production de papier graphique en produits plus rentables, comme les papiers d’emballage. Il n’est nul besoin d’être un fin stratège pour comprendre que dès que la demande remontera à des niveaux plus élevés, la disponibilité du papier graphique redeviendra un problème comme en 2021, avec cet enchaînement que nous avons bien expérimenté : allongement des délais de livraison, puis augmentation des prix.

3. Les conséquences de la concentration

La concentration des moyens de production entre les mains d’un nombre d’acteurs de plus en plus réduit représente un risque pour leurs clients. Les producteurs qui ont réussi à se maintenir sur le marché pendant les années de vaches maigres sont aujourd’hui dans une position assez favorable pour négocier à leur avantage. L’offre retrouve progressivement l’avantage sur la demande.

Il ne vous aura sans doute pas échappé que, depuis vingt ans, la concurrence a beaucoup diminué dans notre métier. L’actualité de l’imprimerie en 2023 nous en a apporté un bel exemple avec le rachat du groupe Marquis par le géant américain Lakeside. La baisse de l’offre en Amérique du Nord, ainsi que le taux de change favorable du dollar canadien leur permettront d’obtenir de bonnes marges, comme ce fut le cas en 2022. Et dans ce domaine, comme dans celui du papier, si les éditeurs américains sont prêts à payer le prix fort, ils seront évidemment les premiers servis.

L’usine du monde n’a plus assez d’ouvriers

Enfin, il est un indicateur dont personne ne parle jamais, ou presque : on observe en Chine une diminution très importante du nombre d’ouvriers en activité. Chaque année dans l’Empire du Milieu, ce sont sept millions de personnes, soit presque autant que la population du Québec, qui prennent leur retraite. Sur la durée, ce sont des capacités de production considérables qui vont disparaître du marché mondial. Ce seul paramètre devrait nous faire comprendre qu’Il est vraiment urgent de reconquérir notre indépendance industrielle.

4. Le problème de la main d’œuvre au Canada

Le patronat du Québec a affirmé en 2022 que la pénurie de main d’œuvre serait « le plus gros défi de notre société pour les dix prochaines années. »

Dans son livre intitulé La crise de la main d’œuvre, un Québec en panne de travailleurs (éd. Somme Toute) Eric Desrosiers écrit : « la rareté de main d’œuvre qui frappe aujourd’hui le Québec est le contraire d’une crise inattendue. En effet, peu de problèmes importants sont aussi faciles à voir venir longtemps d’avance qu’un problème démographique puisqu’il naît, avance et grandit au vu et au su de tous, au rythme des générations. »

Si vous visitez aujourd’hui une imprimerie au Canada, vous ne manquerez pas de constater que l’âge moyen du personnel est plutôt élevé. Notre métier n’attire plus tellement les jeunes.

Chez Rapido, la moyenne d’âge est à peine supérieure à 30 ans car nous avons su rassembler une équipe jeune autour d’idées auxquelles ils adhèrent. C’est un paramètre essentiel pour construire une entreprise dans la durée. La qualité des femmes et des hommes qui constituent une équipe est probablement plus importante pour une entreprise que ses indicateurs financiers.

5. La question de l’énergie est systématiquement sous-estimée

Le pic du pétrole conventionnel a été dépassé en 2005. Et il est probable que celui du pétrole non conventionnel (schiste et sables bitumineux) le sera avant 2030. Des soubresauts sur les cours sont à prévoir. Il faut bien observer ce qui se passe en Europe depuis le début de l’année 2022 pour mesurer les conséquences de la hausse des coûts de l’énergie. Ces économies déclinent et les grands groupes délocalisent progressivement leurs unités de production vers des pays où l’énergie est moins chère.

Le Québec dispose d’infrastructures exceptionnelles qui lui permettent de produire une énergie abondante et bon marché pour des décennies et c’est une énergie renouvelable. Il faut rendre hommage à ceux qui eurent cette vision et qui permirent à ces barrages géants de sortir de terre. C’est aujourd’hui encore un avantage qui vaut son pesant d’or.

A nous d’utiliser cette énergie à bon escient en bâtissant un nouveau modèle moins fragile que celui de la mondialisation.

6. La vitesse c’est la transparence

Du fait de toutes ces incertitudes, auxquelles nous devrions ajouter les risques qui pèsent sur notre environnement, il nous semble que les maisons d’édition devraient réfléchir à plus long terme. Nous savons qu’avec des circuits plus courts et plus rapides, il est possible d’ajuster la quantité de livres au fur et à mesure. Ce ne sera pas facile à faire, mais c’est la direction qu’il faut prendre.

Puisque ce sont les circuits de distribution qui posent le plus de problèmes, c’est de ce côté qu’il faut travailler afin de réduire tous les stocks, dans les entrepôts et dans les librairies. Si ça peut sembler difficile à gérer au premier abord, il faut savoir que d’autres métiers l’ont déjà fait avant nous, comme le secteur pharmaceutique où les mises en production sont corrélées depuis des années aux ventes enregistrées dans les points de vente. Au Japon, ce modèle fonctionne d’ailleurs depuis environ vingt ans. Rapido y travaille de son côté depuis trois ans.

Pourquoi est-il si difficile de repenser nos métiers ?

Les décennies de croissance élevée ont endormi notre esprit critique. Nous assistons probablement à la fin du mode de pensée qu’on a appelé le progressisme, ce qui ne signifie pas la fin du progrès. À nous d’inventer la suite.

Ce n’est plus grâce au charbon, à l’électricité ou à l’informatique, mais grâce à l’intelligence collective que nous allons être capables de négocier ce grand virage humain. Il s’agit d’une ressource moins coûteuse et plus abondante que nos puits de pétrole, et nous l’avons pour l’instant assez peu et mal utilisée.

7. Un pas à la fois

Au risque de manquer de modestie, prenons l’exemple de Rapido, avec son statut de petit nouveau dans la classe de l’imprimerie de livres. Avec des moyens limités, notre équipe a dû, dès le départ, s’appuyer sur ses idées. A force de travail, en améliorant le l’organisation de notre équipe, nous n’avons cessé de faire progresser nos méthodes. A chaque réussite, nous avons pris confiance et enclenché l’évolution suivante. Comme nous l’écrivions il y a deux ans : chez nous, chaque membre de l’équipe est un pilier de notre organisation.

Si Rapido discute aujourd’hui avec les acteurs les plus importants du secteur, c’est parce que nous nous concentrons sur les bons sujets. C’est la qualité de nos analyses et de notre travail qui nous a permis d’arriver au point où nous en sommes.

Les clients qui se sont engagés avec nous en prenant le virage de l’impression à la demande, nous disent que leur vie en a été transformée : plus de gestion des stocks, plus de planning d’imprimeurs débordés à gérer et plus d’invendus. Le changement de logiciel ne les a pas affaiblis, il les a fait grandir.

Imprimer moins de livres ou leur apposer un label ?

Que représente encore la question environnementale dans un tel contexte de tensions ? Sommes-nous sûrs que les labels eco-friendly sont réellement à la hauteur de nos enjeux ? A quoi cela sert-il d’apposer un beau logo, avec toutes les garanties qu’il véhicule, si l’on imprime deux ou trois fois trop de livres ?

La vérité c’est que personne n’a encore trouvé de solution miracle à la question des invendus. Il est d’ailleurs probable qu’elle n’existe pas et que les chemins que nous explorons ne conviendront pas à tout le monde. Pourtant, nous sommes en train de l’inventer. Nous nous sommes engagés dans cette direction depuis plusieurs années. C’est ce qui fera de Rapido un organisateur autant qu’un producteur. Nous assumons ce choix.

8. Alors, que faut-il faire ?

Les idéalistes du XIXe siècle imaginaient, à l’instar d’Emile Zola, que le progrès moral accompagnerait le progrès technique : « Je crois que l’avenir de l’humanité est dans le progrès de la raison par la science ». Dans sa conférence de 1932 intitulée Le bilan de l’intelligence, l’écrivain Paul Valéry, exprimait un tout autre point de vue : « les difficultés dont je vous entretiens ne sont que les conséquences évidentes du développement intellectuel intense qui a transformé le monde ».
Paul Valéry (1871-1945)

Lorsque Valéry a écrit cette phrase, ni la bombe atomique n’existait, ni la question du réchauffement climatique n’était discutée. Après avoir chamboulé la terre entière, aboli les distances, exploité toutes les ressources du sous-sol au-delà de notre satiété, ne devrions-nous pas, nous aussi, nous poser la question de Valéry, pour comprendre si notre intelligence, si efficace pour tirer profit de tout, serait aussi capable de réparer le monde qu’elle a tant abîmé.

Cette intelligence, qui s’est fabriquée sa propre concurrente avec l’intelligence artificielle, subsistera-t-elle encore, si nous persistons à ignorer la question de son utilité, c’est-à-dire de penser à quoi elle nous sert vraiment ?

Dans son livre Nœuds de vie, Julien Gracq, a écrit : « Le moment approche où l’homme n’aura plus sérieusement en face de lui que lui-même, et plus qu’un monde refait de sa main à son idée. »

Conclusion : Il faut prendre nos responsabilités

Il existe deux façons de voir les choses : celle qui consiste à attendre la solution des autres, qu’ils soient scientifiques, politiques, investisseurs ou fonctionnaires de l’Etat, ou bien de prendre nos responsabilités. Chez Rapido, nous penchons pour la seconde solution car nous avons la conviction que le monde de demain ne sera pas conçu par des bureaucrates peureux, mais par des personnes qui travaillent, qui construisent, qui entreprennent en prenant des risques, qui font des enfants, bref, qui aiment la vie et qui aspirent à un monde différent.

Pour que ce monde ait des fondations solides, nous ne pourrons pas faire l’économie de cette autre question : que voulons-nous ? Est-ce que nous voulons une société qui ressemble plutôt à ce que nous sommes ou bien qui se limite seulement à ce que nous produisons et ce que nous consommons ?

Ne voyons-nous pas que, dans la plupart des entreprises, le travail, au lieu d’être une source d’accomplissement, de partage et de fierté, est devenu une sorte de malédiction moderne ? Dans L’art de l’oisiveté, Hermann Hesse parlait ainsi du travail : « le travail et la passion d’un homme ne sont pas vains,… au-delà de la solitude accablante où chacun vit, il existe un bien partagé de tous, un bien désirable et merveilleux. » C’est comme cela que nous voyons les choses chez Rapido.

Au lieu de continuer à marcher dans les pas des théories économiques qui montrent des signes évidents d’essoufflement, théories dont nous avons hérité sans même les avoir pensées, lâchons la rampe de ce vieux monde et inventons, avec courage, le chemin qui nous mènera vers une plus grande liberté. C’est ce que nous vous souhaitons pour l’année qui vient.