La mise en page d’un livre repose à la fois sur des conventions et des choix esthétiques. La forme doit s’accorder avec le contenu et comme un photographe soigne sa composition, l’éditeur cherche à créer un espace vers lequel le lecteur se sent attiré.

La mise en page repose sur :

  • Des règles de présentation qui ont été peaufinées au cours des siècles pour donner au texte le meilleur confort de lecture possible ;
  • Un parti pris graphique, car l’aspect du livre est un élément qui doit permettre au lecteur de reconnaître l’identité visuelle de l’éditeur ou d’une collection.

Nous allons traiter dans ce premier article du gabarit de mise en page pour l’intérieur du livre. Nous traiterons prochainement de la création d’une couverture, des règles typographiques et du choix des polices de caractères. Nous échangerons à cette occasion avec des professionnels reconnus au Canada.

Qu’est-ce que le gabarit de mise en page ?

Le gabarit est un modèle qui trace les limites à l’intérieur desquelles le texte sera placé pour toutes les pages intérieures du livre, hormis les pages de sommaire, de crédits, de bibliographie et d’index qui sont différentes pour des raisons pratiques.

Petite histoire de la mise en page

Pour construire cette grille de mise en page, nous allons vous proposer une règle classique. Elle s’appuie sur le principe du nombre d’or. Cette méthode date de la Renaissance.

A cette époque les grands mathématiciens ont découvert qu’il existait un rapport idéal entre les dimensions d’un objet, sa hauteur et sa largeur. Luca Pacioli, grand mathématicien et inventeur de la comptabilité parlait de « divine proportion ». Les formats des presses d’impression modernes sont encore établis en fonction de ce rapport de proportion entre la largeur et la hauteur idéales d’une page. Le format 5,25 X 8,5’’ est proche de l’in-octavo, qui était l’un des formats de base de l’imprimerie.

Nous allons partager avec vous une méthode de calcul qui fait référence chez un grand nombre d’éditeurs. Nous avons pris le soin de contrôler ces données sur un large éventail de livres et nous avons constaté que la grande majorité des graphistes l’utilisent assez fidèlement.

Qu’est-ce que le nombre d’or ?

Le nombre d’or correspond à une proportion qui sera d’or si et seulement si les deux valeurs a et b respectent le rapport où a sur b est égal au rapport de a + b sur a.

Il est égal à 1.61803398875. Il correspond au principe mathématique de la suite. C’est ce qui permet de calculer un rapport harmonieux entre les dimensions, espaces ou mesures dans n’importe quel domaine artistique que ce soit : architecture, peinture, musique, sculpture, photo et graphisme.

Savez-vous que le rectangle du logo de National Geographic a les proportions d’un rectangle d’or, c’est-à-dire que la longueur mesure 1,618 fois la largeur ? Que le logo d’Apple aurait été créé à partir de la suite Fibonacci ? Il existe des travaux très sérieux pour définir la formule universelle de la beauté pour un visage ou pour un corps. On retrouve d’ailleurs cette proportion idéale dans certains végétaux comme les pommes de pin ou les florettes d’un chou romanesco.

Si les artistes de la Renaissance y voyaient la signature divine, on peut dire aujourd’hui que la nature dans son évolution a su utiliser l’espace d’une façon optimale et que l’œil reconnaît cet équilibre. Avez-vous eu la chance de vous rendre à Rome et d’admirer cette merveille d’équilibre qu’est la façade de la basilique St-Pierre ? Si c’est le cas, vous avez sans doute pu vous rendre compte que ses dimensions formidables n’apparaissent pas tant ses proportions sont idéales. L’harmonie de l’édifice est telle qu’il faut comparer la taille minuscule des touristes qui se trouvent au pied de ses colonnes pour prendre conscience de sa hauteur. Avec la cathédrale Ste Marie Reine du Monde, les Montréalais peuvent d’ailleurs admirer une réplique au tiers de la basilique St-Pierre de Rome. Dans un de ses traités, Léonard de Vinci a écrit : « Pour qu’un bâtiment soit beau, il doit posséder une symétrie et des proportions parfaites comme celles qu’on trouve dans la nature. » Autre merveille architecturale, le Parthénon d’Athènes, est inscrit dans un rectangle d’or. On retrouve également cette représentation des proportions idéales dans le célèbre homme de Vitruve de Léonard de Vinci.

Depuis toujours, l’art de la mise en page a eu pour vocation de présenter les textes de la manière la plus claire possible. Au fur et à mesure des innovations qu’a connu le support écrit, cette discipline s’est enrichie de nouvelles techniques et de nouveaux savoir-faire, regroupés de nos jours en 5 catégories principales :

  • la mise en forme et l’espacement ;
  • les illustrations et leur habillage ;
  • les polices de caractère ;
  • le titrage et les lettrines ;
  • la typographie.

La technique reposant sur le nombre d’or fut pour la première de ces catégories une avancée majeure, offrant un outil universel pour gérer de façon efficace et élégante les espaces sur une feuille de papier. Cela fut un véritable tournant : l’expérience offerte aux lecteurs s’en trouva non seulement facilitée, mais la notion de confort de lecture fit alors réellement son apparition dans cette discipline.

L’importance des marges : tout est une affaire de blancs !

Paul Valéry a écrit un poème magnifique intitulé La Feuille blanche que vous pourrez lire ci-dessous. On pourrait résumer la pensée de l’auteur en une phrase : « Le plus important dans les livres, ce sont les vides. » Les blancs de mise en page, c’est ce qui permet au texte de respirer. Il y en a partout des blancs. Vous les trouvez entre les mots, entre les lignes, entre les lettres (l’interlettrage) et aussi entre le bloc de texte et le bord du papier. Ce sont les marges qui créent un équilibre esthétique avec le « noir » du texte.

Les règles de mise en page élaborées au fil des siècles ont finalement peu évolué. Même si la technique moderne a permis aux graphistes d’utiliser des outils plus souples que le plomb ou la pierre lithographique, le confort de lecture conserve les mêmes exigences. Les maîtres imprimeurs des siècles passés ont établi des règles qui fonctionnent toujours.

Pour prendre un exemple dans un tout autre domaine, les photographes de portrait ont une dette considérable à l’égard de Rembrandt qui a établi des règles parfaites en termes d’occupation de l’espace, de focus sur l’œil du sujet et de construction des diagonales qui permettent au spectateur d’entrer dans le tableau. Lui aussi savait que le sujet ne serait bien mis en valeur que si le fond devant lequel il était placé le mettait en valeur.

LA FEUILLE BLANCHE

En vérité, une feuille blanche Nous déclare par le vide Qu’il n’est rien de si beau Que ce qui n’existe pas. Sur le miroir magique de sa blanche étendue, L’âme voit devant elle le lieu des miracles Que l’on ferait naître avec des signes et des lignes. Cette présence d’absence surexcite Et paralyse à la fois l’acte sans retour de la plume. Il y a dans toute beauté une interdiction de toucher, Il en émane je ne sais quoi de sacré Qui suspend le geste, et fait l’homme Sur le point d’agir se craindre soi-même.  

Paul Valéry 

L’imprimerie et les métiers connexes comme le façonnage étaient autrefois regroupés sous le terme d’Arts Graphiques. J’ai souvent entendu le chef d’atelier avec qui j’ai débuté ma carrière me le rappeler. Il fallait que tout ce que nous faisions soit beau et pour cela il y avait des règles : le Canon des ateliers¹. Il faut se souvenir que les typographes furent l’aristocratie de la classe ouvrière, car ils étaient les seuls à savoir lire. Ils obtinrent d’ailleurs du Roi de France le droit de porter l’épée au même titre que la noblesse. Plus tard, ils furent les premiers à créer des syndicats et jouèrent un rôle primordial dans les revendications sociales jusque dans les années 1980. Je peux témoigner qu’il y a quarante ans, les typographes écrivaient encore le français sans faire de fautes.

¹ Canon des ateliers : selon le dictionnaire Larousse, le canon est un modèle idéal auquel il faut se conformer. Le Canon des ateliers c’est l’ensemble des règles de mise en page qui prévalait autrefois dans les ateliers typographiques.

Avant de commencer nos calculs, il convient de préciser qu’avec le temps les règles de mise en page ont légèrement évolué, et ce, pour deux raisons :

  • A cause du changement du mode de reliure. Autrefois tous les livres étaient cousus et ils s’ouvraient donc parfaitement à plat. Le passage à la reliure collée (reliure allemande), qui est meilleur marché, s’est accompagnée d’une perte apparente due à la courbure du papier au niveau du dos. La conséquence c’est que la répartition des blancs entre petit fond et grand fond (voir définitions plus bas) a dû être légèrement ajustée ;
  • Grâce aux logiciels modernes, le travail de mise en page est aujourd’hui effectué par les graphistes avec une très grande liberté. Les plus sérieux ont conservé la connaissance des règles classiques de mise en page, mais certains ont parfois tendance à les ignorer et dans ce cas, le résultat n’est pas toujours des plus esthétiques.

Les petits fonds et grands fonds

Le petit fond correspond à la marge intérieure des pages. Il est à gauche sur les pages impaires et à droite sur les pages paires. Il est toujours plus petit que le grand fond, qui lui est la marge extérieure des pages. Cette règle vise à centrer le regard du lecteur à l’intérieur du livre.

Si vous voulez scrupuleusement respecter les règles de la mise en page, la justification de votre texte devra occuper les deux tiers de la largeur du livre. C’est ce que préconise le Canon des ateliers dans la version dite de luxe c’est-à-dire celle qui comporte les plus beaux blancs. Avec la reliure allemande, il est préférable de privilégier cette version pour les raisons expliquées ci-dessus. Si la largeur du livre mesure 5,25 pouces, le texte sera justifié sur 3,5 pouces. Si vous voulez gagner de la place pour que votre livre comporte moins de pages, vous pourrez toutefois utiliser la version dite Imprimé courant où la justification occupera les trois quarts de la largeur du livre. Nous ne vous présenterons ici que les calculs de la version de luxe qui est incontestablement la plus élégante.

En ce qui concerne la répartition entre petit fond et grand fond, vous trouverez toutes sortes de méthodes. Elles se basent en général sur des suites de chiffres de type 1, 1, 2, 3, 5, 8 où les chiffres s’additionnent deux à deux pour produire le chiffre suivant (1+1=2, 1+2=3, 2+3=5 et 3+5=8). Dans ce cas, le petit fond sera égal à 2, le blanc de tête à 3, le grand fond à 5 et le blanc de pied à 8. D’autres préféreront la série 2, 3, 4, 5 ou 2, 3, 4, 6.

En ce qui nous concerne, nous avons choisi la série 4, 5, 6, 7. Les chiffres 4 et 6 étant réservés pour le calcul du petit et du grand fond, 5 et 7 pour le calcul des blancs de pied et de tête. Cette méthode est inspirée de l’ouvrage de Pierre DUPLAN & Roger JAUNEAU, Maquette et mise en page, Éditions du Moniteur, Paris, 1986.

Voici la règle de calcul que nous préconisons :

  • Justification² du texte = largeur du livre x (2/3)
  • Le blanc restant à répartir = largeur du livre x (1/3)
  • Petit fond = blanc à répartir x (4/10)
  • Grand fond = blanc à répartir x (6/10)

² Justification : largeur occupée par la colonne de texte. On parle de texte justifié lorsqu’il remplit toute la largeur de la colonne qui lui est réservée, par opposition au mode appelé drapeau où la largeur du texte varie d’une ligne à l’autre.

Dans notre exemple d’un livre 5,25 x 8,5″³, les résultats seraient donc :

  • Justification du texte = 3,5″
  • Le blanc restant à répartir = 1,75″
  • Petit fond = 1,75″ x (4/10) = 0,7″
  • Grand fond = 1,75″ x (6/10) = 1,05″

³ Notez bien que c’est le format 5 x 8″ qui respecte le mieux la règle du nombre d’or puisque 5 x 1,618 = 8,09 (l’écart de 0,09’’ ne représentant que 2 mm). Nous utilisons le format 5,25 x 8″ pour compenser la courbure du papier due à la reliure allemande.

Si vous portez la justification à 4’’ qui constitue selon nous le maximum acceptable (version imprimé courant) :

  • Justification du texte = 4″
  • Le blanc restant à répartir = 1,25″
  • Petit fond = 1,25″ x (4/10) = 0,5″
  • Grand fond = 1,25″ x (6/10) = 0,75″

Faites l’essai et comparez ces deux largeurs de justification et vous verrez à l’œil que la première solution sera la plus élégante.

Une méthode plus souple : la construction en lignes

Vous pouvez aussi dessiner les diagonales comme sur le dessin ci-dessous. Cette méthode vous donnera plus de latitude pour répartir vos blancs de façon différente, mais il est probable que vous ne vous éloignerez pas tellement des règles indiquées ci-dessus.

Notez bien que plus votre point de départ sera placé loin du haut de la page, plus la justification de votre texte sera étroite. On le voit bien dans l’exemple ci-dessus entre les deux pages. Ces deux pages sont différentes pour que vous compreniez bien, mais il ne s’agit pas d’une page de gauche et d’une page de droite du même livre. Bien évidemment le point de départ doit toujours être à la même hauteur sur les pages de droite et les pages de gauche.

Les pages d’ouverture : le point riche

Pour la première page d’un chapitre appelée aussi page d’ouverture, voici une méthode intéressante pour définir le point riche. C’est sur ce repère bleu que vous commencerez un nouveau chapitre. Le repère rouge étant celui du haut du texte pour une page courante.

Le calcul des blancs de tête et de pied

Le blanc de tête est la marge en haut de la page tandis que le blanc de pied est la marge en bas de la page. On calcule leurs valeurs respectives à partir de la largeur de la page et non pas de la hauteur, ce qui pourrait vous étonner. Mais la règle du Canon des ateliers est ainsi faite, puisque la hauteur du livre dépend aussi de sa largeur si on veut respecter l’harmonie des proportions. On utilise bien la version dite de luxe dans le calcul ci-dessous.

Voici la règle de calcul que nous préconisons :

  • Justification du texte = largeur du livre x (2/3)
  • Le blanc restant à répartir = largeur du livre x (1/3)
  • Blanc de tête = blanc à répartir x (5/10)
  • Blanc de pied = blanc à répartir x (7/10)

Dans notre exemple d’un livre 5,25 x 8’’, les résultats seraient donc :

  • Justification = 3,5″
  • Le blanc à répartir = 1,75″
  • Blanc de tête = 1,75 x (5/10) = 0,875″
  • Blanc de pied = 1,75 x (7/10) = 1,225″

Le centre optique harmonieux

Le centre optique harmonieux n’est pas le même que le centre mathématique. Nous percevons toujours un meilleur équilibre lorsque le blanc est plus grand au-dessous d’un objet qu’au-dessus. Regardez le tableau que vous avez accroché sur le mur de votre chambre et vous allez comprendre.

D’autre part, le lecteur tient la plupart du temps le livre avec ses pouces et la lecture serait évidemment moins pratique si le texte se trouvait masqué par ses doigts.

Faire une mise en page dans Adobe InDesign

Vous allez maintenant créer un nouveau document dans Adobe InDesign qui servira de gabarit pour la mise en page de votre livre. Les marges peuvent être établies dès le départ dans la boîte de dialogue d’un nouveau document ou modifiées plus tard de la façon suivante:

  • Sélectionnez les deux pages maîtresses de votre document situées au haut du panneau “Pages” ;
  • Entrez les dimensions des marges via le menu Mise en page > Marges et colonnes.

Adobe InDesign est le logiciel de mise en page de référence sur le marché. Il est utilisé par tous les graphistes professionnels et est le seul qui permet de produire des fichiers d’impression pleinement conformes aux standards des presses professionnelles.

La mise en page, tradition graphique en constante évolution

La méthode de construction du votre gabarit de mise en page ne doit maintenant plus avoir de secrets pour vous. Nous espérons vous avoir donné quelques repères. N’hésitez pas à nous faire part de vos commentaires et de vos questions, car c’est un sujet qui nous passionne.

Il nous semblait utile de rappeler que les Arts Graphiques ont une histoire, que nos prédécesseurs ont travaillé fort pour établir des règles qui font encore référence aujourd’hui, y compris pour les logos des grandes marques. Même si nos outils sont devenus plus souples, même si la technique est apparemment plus accessible qu’elle ne l’était autrefois, nous avons été étonnés de découvrir à quel point les canons esthétiques sont encore appliqués aujourd’hui, sans que chacun soit forcément conscient de l’existence de la règle du nombre d’or.

Nous nous efforcerons dans de futurs articles de vous montrer à quel point tout ce qui concerne le graphisme comporte de richesses et combien la modernisation du design repose aussi sur le respect de règles esthétiques immuables.