Alors que l’année 2020 touche à sa fin, il nous apparaît plus que jamais important de prendre un moment pour poser un regard en arrière et nous interroger au sujet de notre vision d’entreprise, et de la mission que nous nous sommes donnée. La vitesse a toujours été au cœur de nos activités et fait chaque jour un peu plus notre réputation : d’où vient cette idée, et en quoi est-elle pertinente dans notre industrie en pleine mutation ?
Éléments de réponse dans cet entretien avec notre Président, Simon Dulac.
 
Comment vous est venue l’idée que la vitesse apporterait quelque chose de nouveau dans le monde de l’édition ?

J’ai fait une grande partie de ma carrière dans l’impression de magazines en France. A une époque mon entreprise produisait 25 hebdomadaires toutes les semaines, selon les jours nous en produisions entre 2 et 8. On parle de plusieurs millions d’exemplaires chaque semaine. Je peux vous dire que c’est une sacrée école. Soit vous craquez, soit vous devenez plus fort. Malgré les pannes, malgré les intempéries, malgré tous les problèmes, nous n’avons jamais livré un seul client en retard. C’était parfois très tendu. Je suis fier d’avoir imprimé les encarts régionaux de l’hebdomadaire Télé Star pendant 28 ans sans un seul retard. Cela représente tout de même 1 500 commandes. Notre plus gros défi fut d’imprimer le journal Télé Z avec ses 2 500 000 exemplaires que nous produisions en deux jours, ce qui représentait plus de 300 tonnes de papier.

Lorsque je me suis intéressé au marché du livre, j’ai été frappé par le fait que les délais de production étaient relativement longs. J’ai vite compris qu’il existait un lien avec la question des invendus et que mon savoir-faire pourrait apporter quelque chose de neuf aux éditeurs de livres.

Pourriez-vous nous en dire davantage sur cette notion de temps ?

Le temps est une composante très difficile à maîtriser. Le temps c’est un fluide qui vous glisse entre les doigts. Nous n’avons pas tous la même notion du temps. En ce qui concerne les délais, la majorité des individus raisonnent à une journée près. Dans certaines corporations professionnelles c’est plutôt à une semaine près. Les contraintes de ce métier très exigeant m’ont appris à m’organiser au quart d’heure près. Quand vous produisez en flux tendu et que votre marge de manœuvre est si faible, vous n’avez jamais le droit à l’erreur. Je suis un nouveau venu au Québec, mais dans mon entreprise en France, je disposais de six rotatives de cinquante mètres de long et de cinq chaînes de brochage qui tournaient 24 heures sur 24, avec environ deux cents personnes pour faire fonctionner tout ça. C’était une petite armée que je dirigeais à l’époque. La précision quasi millimétrique que ça demandait, je crois que c’est quelque chose qui me correspond bien car j’ai toujours aimé l’exactitude.

J’ai appris à vivre avec la pression, ce qui réclame, je crois, des dispositions de caractère assez particulières. Au bout de plusieurs années que vous vivez avec cette discipline, vous ne vous rendez même plus compte que vous êtes tout le temps sur le fil du rasoir. C’est une force, enfin, c’est ce que je pense.

Salvador Dali, La persistance de la mémoire, 1931.

Pour l’industrie du livre, quels sont les enjeux ? Nous savons tous que la question des stocks et des invendus est le cauchemar des éditeurs. Je crois qu’à chaque fois que nous réduisons les délais de production des livres, nous permettons aux éditeurs de réduire le nombre d’invendus. C’est la lenteur qui engendre l’augmentation des volumes de production. Les éditeurs augmentent les quantités de leurs commandes pour avoir une marge de sécurité suffisante afin d’éviter les ruptures de stocks. C’est ce qui fait augmenter mécaniquement le risque des éditeurs. Si vous superposez tous les délais de réaction des différents intervenants de la chaîne du livre, vous créez des zones d’ombre et le gestionnaire que je suis sait parfaitement qu’à chaque fois qu’on n’y voit pas clair, on fait augmenter les coûts. C’est une règle 1 000 fois vérifiée !   Est-ce que vous pourriez nous expliquer pourquoi il faut repenser la question des stocks ?

Vous savez ce que c’est qu’un stock ? Ça bouge tout le temps un stock. Il y a des entrées et il y a des sorties tous les jours. Si vous faites une photo le matin et que vous revenez le soir, vous verrez que vous ne retrouverez sans doute pas les produits que vous aviez identifiés le matin. Si vous faites des inventaires trop espacés, vous ne vous y retrouverez jamais. Pour faciliter le travail de tout le monde, il faut essayer d’accorder la vitesse des flux entrants avec celle des flux sortants. C’est la méthode Kanban qui est utilisée dans l’industrie automobile depuis des décennies. Plus les flux entrants ont un temps de réponse qui est long, plus vous connaîtrez des ruptures dans vos stocks. Comme je le disais précédemment, pour compenser, vous devrez augmenter vos stocks et donc vos risques d’invendus. C’est aussi simple que ça. Rapido permet aux éditeurs de remplacer les stocks par la réactivité.

Qu’est-ce qui a changé dans les techniques d’impression au cours des dernières années ?

C’est l’arrivée de l’impression numérique qui a tout changé. On peut aujourd’hui produire des livres avec des coûts de mise en route qui sont très bas. Dès le premier exemplaire, la qualité est bonne. L’impression laser et le jet d’encre permettent aux imprimeurs de produire en toutes petites séries et même à l’unité si c’est nécessaire. Grâce à cela, Rapido peut imprimer et relier des livres en 48 heures. Avec nos prochains investissements, nous pourrons bientôt proposer des délais encore plus courts pour ceux qui le souhaiteront. Ce n’est d’ailleurs plus une histoire d’équipement, mais d’organisation. Les machines les plus récentes ne remplaceront jamais la performance des femmes et des hommes quand la pression sur les délais est aussi importante.

Aller vite, c’est un drôle de sport, vous savez. Il faut une équipe avec des gens bien entraînés. C’est un peu comme au rugby. Il vous faut une première ligne avec des gars solides, une bonne charnière qui décide et oriente le jeu très rapidement et des ailiers qui cavalent comme des fous pour mettre l’essai. Notre force chez Rapido, c’est que nous sommes des spécialistes des courts tirages. Nous ne faisons que cela du 1er janvier au 31 décembre. C’est ce qui fait que nous sommes à la fois si rapides et si fiables en matière de délais.
Comment Rapido se démarque-t-il par rapport aux autres joueurs ? Je le répète, ce ne sont pas nos machines qui font la différence, c’est notre organisation et la qualité de notre équipe. Lorsque nous avons créé Rapido, nous avons tout remis en question. Nous sommes repartis d’une feuille blanche pour construire un modèle radicalement neuf. C’est un avantage de ne pas avoir d’historique à gérer quand vous voulez innover. Rapido a commencé à Montréal en 2013. A cette époque, il fallait parfois plusieurs jours à un éditeur pour obtenir un devis d’impression. Les choses ont heureusement changé depuis. Nous avons eu l’idée qu’il fallait ramener ce délai à zéro avec des devis disponibles en ligne immédiatement. A la même époque, au Québec il fallait cinq à six semaines pour produire des livres, alors nous avons établi notre standard entre 2 et 4 jours suivant les quantités. Toute notre organisation a été repensée autour de cette approche radicalement nouvelle avec l’idée que nous étions là pour faire gagner du temps à nos clients. Sur notre site, il faut par exemple moins de 30 secondes pour remplir un formulaire de demande de prix avec plus de 10 000 combinaisons possibles et moins de 10 secondes quand il s’agit d’une réimpression. Mais ce ne sont pas les seuls paramètres que nous avons pris en compte. Nous voulions également réduire nos délais de réponse dans la communication avec nos clients. Nous sommes très réactifs : ce qui se traduisait souvent chez les imprimeurs par le fait qu’un client devait attendre entre une demi-journée et une journée pour obtenir une information, nous l’avons rendu immédiat ou presque. La chaîne de communication est très courte chez nous et chacun connaît son rôle par cœur. En nous libérant de toutes les tâches sans valeur, nous nous sommes également rendus plus disponibles pour répondre à nos clients. Notre mission ne se limite pas à déposer de l’encre sur du papier. Nous sommes aussi de bons partenaires techniques, ce qui peut aller assez loin quand on parle de fichiers ou de colorimétrie. Notre grande force c’est que nous nous réinventons en permanence.
Quels sont les prochains développements chez Rapido ? Tout d’abord, nous redoublons nos efforts dans le développement informatique, réalisé à 100 % en interne, avec pour objectif d’augmenter la productivité, le confort d’utilisation et le traitement des données pour nos clients et pour nous. On automatise le plus de choses possibles mais on s’efforce aussi de ne jamais réduire notre flexibilité. C’est tout un art, je peux vous le dire. Nous construisons notre développement avec nos clients, en nous adaptant à leurs besoins et en leur suggérant de nouvelles façons de faire. Mais en général, c’est nous qui apprenons le plus en les écoutant. La période du Covid-19 a été particulièrement riche en échanges depuis le printemps 2020. De belles idées ont émergé.
Nous travaillons également sur une façon d’automatiser la création de devis à partir des statistiques de ventes des éditeurs. Mais je n’en dirais pas plus pour l’instant, car c’est un projet en préparation. Les retours des éditeurs sont déjà très prometteurs. Ce que nous voulons, c’est aider nos clients éditeurs à coller à la demande et à réduire leurs inventaires.

L’ergonomie est également un axe très important pour nous. Il faut que nos systèmes s’adaptent à toutes les organisations, que l’éditeur soit seul au sein de sa compagnie ou bien qu’il s’agisse d’une grande maison d’édition très hiérarchisée.

Enfin, notre offre intègre de plus en plus de services de logistique avec des envois à l’unité, pour les services de presse notamment. Nous faisons aussi la gestion de petits stocks pour accélérer encore les expéditions tout en limitant les risques d’invendus, avec un seuil minimum pour déclencher une commande de réimpression. Toutes ces offres rencontrent de plus en plus de succès, d’autant que nous savons maintenant nous connecter aux sites de vente en ligne de nos clients pour traiter leurs envois. Adieu les après-midi où les éditeurs devaient transformer leur salle de réunion en station d’emballage et d’expédition ! On s’occupe de tout ça chez Rapido.

Quels sont vos objectifs pour 2021 ?

Accélérer encore et toujours. Dans quelques semaines, nous allons doubler notre capacité de reliure pour accompagner l’augmentation des volumes et réduire nos délais lorsque ce sera nécessaire. Nous voulons aussi améliorer notre réactivité et donner de plus en plus d’informations à nos clients sur l’avancement de leurs dossiers. Un jour qui n’est pas si lointain, ils pourront quasiment suivre leurs livres dans notre atelier, étape par étape.

Nous travaillons également sur notre entrée dans un nouveau modèle de production qu’on pourrait résumer à entreprendre sans détruire. Nous sommes persuadés que tous les métiers vont entrer dans une ère de transition où le gaspillage sera interdit, où la consommation d’énergie sera limitée et où le bien-être des gens au travail sera une priorité. La « destruction créatrice » chère à Schumpeter, c’est fini ! Notre monde ne peut plus dilapider ses richesses comme nous le faisons depuis 200 ans. C’est un projet très important pour nous.

Nos effectifs vont augmenter également avec l’arrivée de nouvelles recrues. Je pense que dans notre industrie, Rapido a sans doute la moyenne d’âge la moins élevée. C’est un avantage. Mais le temps file comme je l’ai dit tout à l’heure et il ne faut pas se reposer sur ses lauriers.

Que pensez-vous de la situation actuelle dans le monde de l’édition ?

Les temps sont compliqués pour tout le monde. Sur le plan macro-économique, nous n’y voyons franchement pas très clair. Je n’épiloguerai pas davantage car tout le monde comprendra très bien ce que je veux dire. L’un des rares bénéfices de cette crise, c’est que les gens ne sortent plus tellement de chez eux et lisent davantage.

Les périodes troublées doivent être l’occasion de se poser les bonnes questions. Si les choses ne se déroulent pas comme nous le souhaitons, demandons-nous ce que nous pourrions changer pour que ça aille mieux après, plutôt que d’attendre des solutions miracles. Il faut revenir à la question du temps. Le temps est ce que nous avons de plus précieux. L’argent se gagne et se perd, mais le temps perdu ne se rattrape jamais. Comme le dit Sénèque : « Le temps seul est notre bien. C’est la seule chose, fugitive et glissante, dont la nature nous livre la propriété. Tout le reste est d’emprunt. » Chez Rapido nous nous efforçons tous les jours de donner du sens à ce que nous faisons. Je le répète, notre travail ne consiste pas seulement à noircir du papier. Nous avons une mission, définie par un travail collectif de l’équipe de Rapido qui se résume à : la vitesse de production, le rôle prépondérant que le développement informatique joue dans notre productivité et l’objectif de réduction des inventaires des éditeurs.

Il faut également penser à l’avenir. Pour un chef d’entreprise comme moi, il y a vraiment du fun à travailler avec une équipe aussi dynamique. Le plus important aujourd’hui, c’est de poursuivre le développement de Rapido pour en faire un acteur majeur de la modernisation du secteur de l’édition. On dit que gouverner c’est prévoir. C’est bien parce que je sais que je dois préparer l’avenir que je me suis entouré d’une équipe de jeunes aussi bien formés, notamment mon fils Henri avec qui nous avons déjà bien défini la répartition des rôles entre lui et moi pour l’avenir. J’aime mon métier et j’ai encore envie d’y accomplir de belles choses, avec lui, et toute l’équipe.